Le texte que l’on va lire date de 1973 ; écrit sous Paul VI, il est de nos jours toujours d’actualité. La crise qui sévit s’est accrue, les principes néfastes élaborés par le concile Vatican II ne font de nos jours que se manifester de plus en plus crûment.

Il faut retenir de ce texte du Révérend Père Calmel une leçon importante : un appel à plus de sainteté personnelle, seul remède possible et seul moyen de toucher le cœur de Dieu afin qu’il ait pitié de son Église : « Plus nous avons besoin d’un saint pape, plus nous devons commencer par mettre notre vie, avec la grâce de Dieu et en tenant la tradition, dans le sillage des saints. Alors le Seigneur Jésus finira par accorder au troupeau le berger visible dont il se sera efforcé de se rendre digne.

A l’insuffisance ou à la défection du chef n’ajoutons pas notre négligence particulière. Que la tradition aposto­lique soit au moins vivante au cœur des fidèles même si, pour le moment, elle est languissante dans le cœur et les décisions de celui qui est responsable au niveau de l’Église. Alors certainement le Seigneur nous fera miséricorde. »

La rédaction, en la fête de saint Pie X, 3 septembre 2024

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De l’Église et du pape

en tous les temps et en notre temps

par R.-Th. Calmel, O. P.

MON PAYS M’A FAIT MAL… écrivait un jeune poète en 1944, en pleine épuration, lorsque le chef d’État que nous savons poursuivait implacablement la sinistre besogne préparée depuis plus de quatre ans. Mon pays m’a fait mal… ce n’est point là une vérifié que l’on proclame à son de trompe. C’est plutôt une confidence que l’on se fait à soi-même, avec grande douleur, en essayant malgré tout de garder l’espérance. Quand j’étais en Es­pagne, dans les années 55, je me souviens de l’extrême pudeur que mettaient des amis, quelle que fût par ailleurs leur préférence politique, à laisser filtrer quelques maigres précisions sur la guerra nuestra. Leur pays leur faisait encore mal. Mais quand il s’agit non plus de la patrie charnelle, quand il s’agit, non sans doute de l’Église considérée absolument, car à ce titre elle est de tous points indéfectible et sainte, mais du chef visible de l’Église ; quand il s’agit du détenteur actuel de la primauté romaine, comment nous y prendrons-nous et quel est le ton qu’il faudra trouver pour nous avouer à nous-mêmes tout bas : Ah ! Rome m’a fait mal.

 

Sans doute le journal quotidien de la dénommée bonne presse, ne manquera pas de nous dire que, depuis deux mille ans, l’Église du Seigneur n’a jamais connu de pon­tificat aussi splendide. Mais qui prend au sérieux ces ma­niaques incorrigibles des encensements officiels ? Quand nous voyons ce qui s’enseigne et ce qui se pratique dans l’Église entière sous le pontificat d’aujourd’hui, ou plutôt lorsque nous constatons ce qui a cessé d’être enseigné et d’être pratiqué et comment une église apparente, qui se donne partout pour la véritable, ne sait plus baptiser les enfants, enterrer les défunts, célébrer dignement la sainte Messe, absoudre les péchés en confession, lorsque nous regardons attentivement grossir la crue empoisonnée de la protestantisation générale, et cela sans que le détenteur du pouvoir suprême donne l’ordre énergique de fermer les écluses, en un mot lorsque nous acceptons de voir ce qui est, nous sommes obligés de dire : Ah ! Rome m’a fait mal.

Et nous savons tous qu’il s’agit d’autre chose que d’une de ces iniquités, en quelque sorte privées, dont les déten­teurs de la primauté romaine furent trop souvent coutu­miers au cours de leur histoire. Dans ce cas les victimes, plus ou moins mises à mal, avaient une relative facilité de s’en tirer en veillant davantage à leur propre sancti­fication. Nous devons toujours veiller à notre sanctification. Seulement, et voilà ce que dans le passé l’on n’avait jamais vu à ce degré, l’iniquité que laisse se perpétrer celui qui, aujourd’hui, occupe la chaire de Pierre, consiste en ce qu’il abandonne aux manœuvres des novateurs et des négateurs les moyens de sanctification eux-mêmes ; il ad­met que soient minés systématiquement la saine doctrine, les sacrements, la Messe. Cela nous jette dans un péril nouveau. Si la sanctification n’est certes pas rendue im­possible, elle est beaucoup plus difficile. Elle est aussi beaucoup plus urgente.

 

Dans une conjoncture si périlleuse, est-il encore pos­sible au simple fidèle, au modeste prêtre de campagne ou de ville, au religieux prêtre qui se trouve de plus en plus étranger dans son institut, est-il possible à la religieuse qui se demande si elle n’a pas été jouée et mystifiée au nom de l’obéissance, est-il possible à toutes ces petites brebis de l’immense troupeau de Jésus-Christ et de son vicaire de ne pas perdre cœur, de ne pas devenir la proie d’un immense appareil qui les réduit progressivement à changer de foi, changer de culte, changer d’habit religieux et de vie religieuse, en un mot changer de religion ?

Ah ! Rome m’a fait mal. On voudrait se redire avec tant de douceur et de justesse les paroles de vérité, les simples paroles de la doctrine surnaturelle apprises au catéchisme, que l’on n’ajoute pas encore au mal mais plu­tôt que l’on se laisse profondément persuader par l’ensei­gnement de la révélation, que Rome, un jour, sera guérie ; que l’église apparente bientôt sera démasquée d’autorité. Aussitôt elle tombera en poussière, car sa principale force vient de ce que son mensonge intrinsèque passe pour la vérité, n’étant jamais effectivement désavoué d’en haut. On voudrait, au milieu d’une si grande détresse, se parler en des mots qui ne soient pas trop désaccordés d’avec le discours mystérieux, sans bruit de paroles, que l’Esprit-Saint murmure au cœur de l’Église.

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  1. – Mais par où commencer ? Sans doute par le rappel de la vérité première touchant la seigneurie de Jésus-Christ sur son Église. Il a voulu une Église ayant à sa tête l’évêque de Rome qui est son vicaire visible en même temps que l’évêque des évêques et de tout le trou­peau. Il lui a conféré la prérogative du roc afin que l’édi­fice ne s’écroule jamais. Il a prié d’une prière efficace pour que lui, au moins, parmi tous les évêques, ne fasse point naufrage dans la foi de sorte que, s’étant ressaisi après les défaillances dont il ne sera pas nécessairement préser­vé, il confirme à la fin ses frères dans la foi ; ou alors, si ce n’est lui en personne qui raffermit ses frères dans la foi, que ce soit l’un de ses premiers successeurs.

 

Telle est sans doute la première pensée de réconfort que l’Esprit-Saint suggère à nos cours en ces jours désolés où Rome est partiellement envahie par les ténèbres : il n’y a pas d’Église sans vicaire du Christ infaillible et doté de la primauté. Par ailleurs quelles que soient les misères, même dans le domaine religieux, de ce vicaire visible et temporaire de Jésus-Christ, c’est Jésus lui-même qui gou­verne son Église, qui gouverne son vicaire dans le gou­vernement de l’Église ; qui gouverne de telle sorte son vicaire que celui-ci ne puisse pas engager son autorité suprême dans des bouleversements ou des complicités qui changeraient la religion. – Jusque-là s’étend, en vertu de la Passion souverainement efficace, la force divine de la régence du Christ remonté aux cieux. Il conduit son Église à la fois de l’intérieur et du dehors et il domine sur le monde ennemi. Il fait sentir sa puissance à ce monde pervers, même et surtout lorsque les ouvriers d’iniquité, avec le modernisme, non seulement pénètrent dans l’Église mais prétendent se faire passer pour l’Église elle-même.

Car l’astuce du modernisme se déploie en deux temps d’abord faire confondre les autorités parallèles hérétiques avec la hiérarchie régulière dont elle tire les ficelles ; en­suite se servir d’une soi-disant pastorale universellement réformatrice qui tait ou qui gauchit par système la vérité doctrinale, qui refuse les sacrements ou qui en rend les rites incertains. La grande habileté du modernisme est d’utiliser cette pastorale d’Enfer, à la fois pour transmuer la doctrine sainte confiée par le Verbe de Dieu à son Église hiérarchique, et ensuite pour altérer et même annuler les signes sacrés, porteurs de grâce, dont l’Église est la dispen­satrice fidèle.

Il est un chef de l’Église toujours infaillible, toujours sans péché, toujours saint, ignorant toute intermittence et tout arrêt dans son œuvre de sanctification. Celui-là est le seul chef car tous les autres, y compris le plus élevé, ne détiennent d’autorité que par lui et pour lui. Or ce chef saint et sans tache, absolument à part des pécheurs, élevé au-dessus des cieux, ce n’est point le pape, c’est celui dont nous parle magnifiquement l’épître aux Hébreux, c’est le Souverain Prêtre : Jésus-Christ.

 

Jésus, notre ré­dempteur par la croix, avant de monter aux cieux, de devenir invisible à nos regards mortels, a voulu établir pour son Église, en plus et au-dessus des nombreux mi­nistres particuliers, un ministre universel unique, un vi­caire visible, qui est seul à jouir de la juridiction suprême. Il l’a comblé de prérogatives : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. » (Matt., XVI, 18-19.) – « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit Pais mes agneaux… Pais mes brebis. » (Jo., XXI, 16-18.) – « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas, et toi, une fois converti, confirme tes frères. » (Luc, XXII, 32.) 

Or si le pape est le vicaire visible de Jésus qui est remonté dans les cieux invisibles, il n’est pas plus que le vicaire : vices gerens, il tient lieu mais il demeure autre. Ce n’est point du pape que dérive la grâce qui fait vivre le corps mystique. La grâce, pour lui pape aussi bien que pour nous, dérive du seul Seigneur Jésus-Christ. De même pour la lumière de la révélation. Il détient, à un titre unique, la garde des moyens de la grâce, des sept sacre­ments aussi bien que la garde de la vérité révélée. Il est assisté à un titre unique pour être gardien et intendant fidèle. Encore faut-il, pour que son autorité reçoive, dans son exercice, une assistance privilégiée, qu’elle ne renonce pas à s’exercer… Par ailleurs, s’il est préservé de défaillir quand il engage son autorité au titre où elle est infaillible, il peut faillir en bien d’autres cas. Qu’il défaille, en dessous bien entendu de ce qui relève de l’infaillibilité, cela n’em­pêchera pas le chef unique de l’Église, le souverain prêtre invisible, de poursuivre le gouvernement de son Église ; cela ne changera ni l’efficacité de sa grâce, ni la véri­té de sa loi ; cela ne le rendra pas impuissant à limiter les défaillances de son vicaire visible ni à se procu­rer, sans tarder trop, un nouveau et digne pape, pour réparer ce que le prédécesseur laissait gâter ou détruire, car la durée des insuffisances, faiblesses, et même partielles trahisons d’un pape ne dépasse pas la durée de son existence mortelle.

Depuis qu’il est remonté aux cieux Jésus s’est ainsi choisi et procuré deux cent soixante-trois papes. Certains, un petit nombre seulement, ont été des vicaires tellement fidèles que nous les invoquons comme des amis de Dieu et de saints intercesseurs. Un nombre encore plus réduit est tombé dans des manquements très graves. Cependant que le grand nombre des vicaires du Christ fut à peu près convenable. Aucun d’eux, tout en restant encore pape, n’a trahi et ne pourra trahir jusqu’à l’hérésie explicitement enseignée, avec la plénitude de son autorité. Telle étant la situation de chaque pape et de la succession des papes par rapport au souverain prêtre Jésus-Christ, par rapport au chef de l’Église qui règne dans les cieux, il ne faut pas que les faiblesses d’un pape nous fas­sent oublier, si peu que ce soit, la solidité et la sainteté de la seigneurie de notre Sauveur, nous empêchent de voir la puissance de Jésus et sa sagesse qui tient en sa main même les papes insuffisants, qui contient leur insuffisance dans des bornes infranchissables.

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  1. – Mais pour avoir cette confiance dans le chef invisible et souverain de la sainte Église sans nous contraindre pour cela à nier les défaillances graves dont n’est pas de soi exempt, malgré ses prérogatives, le vicaire visible, l’évêque de Rome, le clavigère du Royaume des cieux – pour mettre en Jésus cette confiance réaliste qui n’élude pas le mystère du successeur de Pierre avec ses privilèges garantis d’en haut comme avec sa défectibilité humaine – pour que la détresse qui peut nous venir par le détenteur de la papauté soit absorbée par l’espérance théologale que nous plaçons dans le souverain Prêtre, il faut, de toute évi­dence, que notre vie intérieure soit référée à Jésus-Christ et non au pape ; que notre vie intérieure, embrassant le pape et la hiérarchie, cela va sans dire, soit établie non dans la hiérarchie et le pape, mais dans le Pontife divin, dans ce prêtre-là qui est le Verbe incarné rédempteur, dont le vicaire visible suprême dépend encore plus que les autres prêtres ; plus que les autres, en effet, il est tenu dans la main de Jésus-Christ en vue d’une fonction sans équivalent chez les autres. Plus que tout autre, à un titre supérieur et unique, il ne saurait laisser de confirmer ses frères dans la foi, lui-même ou son successeur.

L’Église n’est pas le corps mystique du pape ; l’Église avec le pape est le corps mystique du Christ. Lorsque la vie intérieure des chrétiens est de plus en plus référée à Jésus-Christ ils ne tombent pas désespérés, même lorsqu’ils souffrent jusqu’à l’agonie des défaillances d’un pape, que ce soit Honorius Ier ou les papes antagonistes de la fin du Moyen Age ; que ce soit, à l’extrême limite, un pape qui défaille selon les nouvelles possibilités de défaillance offertes par le modernisme. Lorsque Jésus-Christ est le principe et l’âme de la vie intérieure des chrétiens ils n’éprouvent pas le besoin de se mentir sur les manque­ments d’un pape pour demeurer assurés de ses préro­gatives ; ils savent que ces manquements n’atteindront jamais à un tel degré que Jésus cesserait de gouverner son Église parce qu’il en aurait été efficacement empêché par son vicaire. Tel pape peut bien s’approcher du point-limite où il changerait la religion chrétienne par aveugle­ment ou par esprit de chimère ou par une illusion mortelle sur une hérésie telle que le modernisme. Le pape qui en arriverait là n’enlèverait pas pour autant au Seigneur Jésus sa régence infaillible qui le tient encore en main lui-même, pape égaré, qui l’empêche de jamais engager jusqu’à la perversion de la foi l’autorité qu’il a reçue d’en haut.

Une vie intérieure référée comme il se doit à Jésus-Christ et non au pape ne saurait exclure le pape, sans quoi elle cesserait d’être une vie intérieure chrétienne. Une vie intérieure référée comme il se doit au Seigneur Jésus inclut donc le Vicaire de Jésus-Christ et l’obéissance à ce vicaire, mais Dieu premier servi ; c’est dire que cette obéissance, loin d’être inconditionnelle, est toujours pratiquée dans la lumière de la foi théologale et de la loi naturelle.

Nous vivons par et pour Jésus-Christ, grâce à son Église, laquelle est gouvernée par le pape, à qui nous obéissons en tout ce qui est de son ressort. Nous ne vivons point par et pour le pape comme s’il nous avait acquis la rédemption éternelle ; voilà pourquoi l’obéissance chrétienne ne peut ni toujours ni en tout identifier le pape à jésus-Christ. – Ce qui arrive ordinairement c’est que le Vicaire du Christ gouverné suffisamment dans la conformité à la tradition apostolique pour ne point provoquer, dans la conscience des fidèles dociles, des conflits majeurs. Mais il peut en être quelquefois autrement. Encore que ce soit très excep­tionnel, il peut arriver au fidèle de se demander légitime­ment : comment garderais-je encore la tradition si je suivais les directives de ce pape ?

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La vie intérieure d’un fils de l’Église qui mettrait de côté les articles de foi relatifs au pape, l’obéissance à ses ordres légitimes et la prière pour lui, une telle vie inté­rieure aurait cessé d’être catholique. D’autre part une vie intérieure qui inclut d’être agréable au pape incondi­tionnellement c’est-à-dire à l’aveugle, en tout et toujours, est une vie intérieure qui est nécessairement livrée au respect humain, qui n’est pas libre à l’égard de la créature, qui s’expose à bien des facilités et des complicités. Dans sa vie intérieure le vrai fils de l’Église ayant reçu de tout son cœur les articles de foi qui se rapportent au vicaire du Christ prie fidèlement pour lui et lui obéit volontiers, mais seulement dans la lumière, c’est-à-dire étant sauve et intacte la tradition apostolique et bien entendu la loi natu­relle. – Il paraît certain que, trop souvent, on a prêché un type d’obéissance à l’égard du pape plus soucieuse d’efficacité, de réussite dans les mouvements d’ensemble que de simple fidélité à la lumière, quoi qu’il en soit des réussites spectaculaires. Non sans doute que fût absent le souci de rester dans la tradition apostolique et dans la fidélité à Jésus-Christ. Mais ce qui était le plus important, le plus actif, le plus pressant, c’était quand même de donner satisfaction à un homme, de s’attirer ses faveurs ; parfois de faire carrière, de préparer sa tête pour le chapeau cardinalice ou de donner du lustre à son Ordre ou sa Congrégation. Mais Dieu ni le service du pape n’ont besoin de notre mensonge : Deus non eget nostro mendacio.

 

Souvenons-nous de la grande prière du début du canon romain, ce canon que Paul VI n’a pas hésité à ravaler au niveau de prières polyvalentes accommodées aux cènes calvinistes. (Or équiparer de la sorte le canon romain n’a pas le moindre fondement dans la tradition apostolique et s’oppose de front à cette tradition imprescriptible.) Donc le prêtre dans le canon romain, après avoir instamment supplié le Père très clément par son Fils Jésus-Christ, de sanctifier le sacrifice sans tache offert en premier pro Ecclesia tua sancta catholica… continue ainsi : una cum famulo tuo Papa nostro… et Antistite nostro… L’Église n’a jamais envisagé de faire dire : una cum SANCTO famulo tuo Papa nostro et SANCTO Antistite nostro alors qu’elle fait dire : pro Ecclesia tua SANCTA. Le pape à la différence de l’Église n’est pas saint obligatoirement. L’Église est sainte avec des membres pécheurs, dont nous-mêmes ; des mem­bres pécheurs qui tous hélas ! ne tendent pas ou ne tendent plus à la sainteté. Il peut bien arriver que le pape lui-même figure dans cette triste catégorie. Dieu le sait. En tout cas, la condition du chef de la sainte Église étant ce qu’elle est, c’est4-dire n’étant pas nécessairement la condition d’un saint, il ne faut pas nous scandaliser si des épreuves, par­fois de très cruelles épreuves, surviennent à l’Église par son chef visible en personne. Il ne faut pas nous scandaliser de ce que, sujets du pape, nous ne puissions quand même pas le suivre en aveugles, inconditionnellement, en tout et toujours. Dans la mesure où notre vie intérieure sera référée au chef invisible de l’Église, au Seigneur Jésus, souverain Prêtre ; dans la mesure où notre vie intérieure sera nourrie de la tradition apostolique avec les dogmes, le missel et le rituel de la tradition, avec la tendance à l’amour parfait qui est l’âme de cette tradition très sainte, dans cette mesure même nous accepterons beaucoup mieux d’avoir à nous sanctifier dans une Église militante dont le chef visible, s’il est préservé de faillir dans certaines limi­tes précises, n’est point toutefois soustrait à la commune condition du pécheur.

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  1. – Le Seigneur, par le pape et la hiérarchie, par la hiérarchie soumise au pape, gouverne en telle ma­nière son Église que celle-ci soit toujours assurée dans sa tradition, intelligente sur la tradition qui est la sienne, jamais inconsciente ni amnésique. Sur les vérités du caté­chisme, sur la célébration du saint sacrifice et sur les sacrements, sur la structure hiérarchique fondamentale, sur les états de vie et sur l’appel au parfait amour, disons sur tous les points majeurs de la tradition, l’Église est assistée de telle sorte que tout baptisé ayant la foi, qu’il soit évêque, pape ou simple fidèle, sait nettement à quoi s’en tenir. Ainsi le simple chrétien qui, se référant à la tradition sur un point majeur, connu de tous, refuserait de suivre un prêtre, un évêque, une collégialité, voire un pape qui ruinerait la tradition sur ce point, ce simple chré­tien qui, dans ce cas précis, refuserait de se laisser faire et d’obéir ne donnerait pas pour autant, comme d’aucuns le prétendent, des signes caractérisés de libre examen ou d’orgueil de l’esprit ; car ce n’est pas orgueil ni preuve d’insoumission soit de discerner la tradition sur les points majeurs, soit de refuser de la trahir. Quelle que soit par exemple la collégialité d’évêques ou le secrétaire de congré­gation romaine qui manigance en dessous pour que les prêtres catholiques en viennent à célébrer la Messe sans donner aucune marque d’adoration, aucun signe extérieur de foi dans les saints mystères, tout fidèle sait qu’il est inadmissible de célébrer la Messe en faisant cette mani­festation de non-foi. Celui qui refuse d’aller à cette Messe ou plutôt à ce culte qui, le plus souvent, a cessé d’être une Messe, ne fait pas de libre examen, n’est pas un révolté ; il est un fidèle établi dans une tradition qui vient des apôtres et que nul dans l’Église ne saurait changer. Car nul dans l’Église, quel que soit son rang hiérarchique et ce rang serait-il le plus haut, nul n’a le pouvoir de changer l’Église et la tradition apostolique.

 

Je sais qu’il passe souvent pour un farceur ou un maniaque le prêtre qui, n’ayant pas adopté le bouleverse­ment du missel et du rituel entrepris par le pontife romain de maintenant, ose toutefois affirmer : je suis avec Rome ; je me tiens à la tradition apostolique gardée par Rome. – Vous êtes avec Rome, me disent certains : allons donc ! Mais quelle est votre manière de baptiser, de dire la Messe ? – La manière, leur dis-je, de Paul VI lui-même jusqu’en 1970 ; la manière plus que millénaire sanctionnée par les papes d’avant Paul VI ; la manière pratiquée par eux, par les évêques et par les prêtres de l’Église latine. Je fais ce qu’ils ont fait unanimement lorsque je maintiens les exorcismes au baptême solennel, lorsque j’offre le saint sacrifice selon un Ordo Missae consacré par quinze siècles et qui ne fut jamais accepté par les négateurs du saint sacrifice. Si nous, du reste, nous les ministres de Jésus-Christ qui traitons de la sorte la Messe et les sacrements avons brisé avec Rome, avec la tradition dont Rome est garante, pour­quoi ne sommes-nous point frappés de sanctions canoniques dont la levée soit réservée exclusivement au vicaire du Christ ? J’écris ceci parce que c’est vrai et parce que j’espère conforter quelques fidèles qui n’arrivent pas à comprendre cette contradiction manifeste : être avec Rome ce serait adopter en matière de foi ou de sacrement ce qui détruit la tradition apostolique et ce en quoi, du reste, nul ne peut préciser jusqu’à quel point le pontife romain actuel a prétendu engager son autorité. (De même que dix ans après Vatican II nul ne sait au juste jusqu’à quel point ce concile « pastoral » fait autorité.) Encore une fois sur tous les points majeurs, la tradition apostolique est bien claire. Il n’est pas besoin d’y regarder à la loupe, ni d’être cardinal ou préfet de quelque dicastère romain pour savoir ce qui s’y oppose. Il suffit d’avoir été instruit par le caté­chisme et la liturgie, antérieurement à la corruption mo­derniste.

Trop souvent quand il s’agit de ne pas se couper de Rome on a formé les fidèles et les prêtres dans le sens d’une crainte en partie mondaine de sorte qu’ils soient pris de panique, qu’ils vacillent dans leur conscience et n’exami­nent plus rien, aussitôt que le premier venu les accuse de ne pas être avec Rome. Une formation vraiment chré­tienne nous enseigne, au contraire, à nous préoccuper d’être avec Rome non dans l’épouvante et sans discernement, mais dans la lumière et la paix, selon une crainte filiale dans la foi.

  1. – Que nous importe si des adversaires se moquent de nous parce qu’ils nous accusent de ne savoir pas dis­tinguer dans la tradition une partie contingente et variable d’avec l’essentiel qui est irréformable. Leurs moqueries ne pourraient nous atteindre que si nous avions le ridicule d’accorder même valeur à tout ce qui se réclame de la tradition. Il n’en est rien. Nous disons seulement, et c’est la seule chose qui nous importe, que d’abord sur les points majeurs la tradition de l’Église est établie, certaine, irréformable ; ensuite que tout chrétien, tant soit peu instruit de sa foi, les connaît sans hésiter ; troisièmement que c’est la foi, non le libre examen, qui nous les fait discerner de même que c’est l’obéissance, la piété, l’amour non l’insubordination qui nous fait maintenir cette tradi­tion ; quatrièmement que les tentatives de la hiérarchie ou les faiblesses du pape qui tendraient à renverser ou laisser renverser cette tradition seront un jour renversées, cependant que la tradition triomphera. Nous sommes tran­quilles sur ce point : quelles que soient les armes hypo­crites mises par le modernisme entre les mains des collé­gialités épiscopales et du vicaire même du Christ, – armes d’Enfer sur lesquelles ils se font peut-être illusion, – eh ! bien, quelle que soit la perfection de ces nouvelles armes, la tradition par exemple du baptême solennel qui inclut les anathématismes contre le diable maudit ne sera pas écartée longtemps ; la tradition de n’absoudre en principe les péchés qu’après la confession individuelle ne sera pas longtemps évincée ; la tradition de la Messe catholique tra­ditionnelle, latine et grégorienne avec langue, canon et ensemble d’attitudes qui soient fidèles au missel romain de saint Pie V, cette tradition sera bientôt remise en hon­neur ; la tradition du catéchisme de Trente, ou d’un manuel qui lui soit exactement conforme, refleurira sans tarder. Sur les points majeurs du dogme, de la morale, des sacrements, des états de vie, de la perfection à laquelle nous sommes appelés, la tradition de l’Église est connue des membres de l’Église quel que soit leur rang. Ils y tiennent sans mauvaise conscience, même si les gardiens hiérarchiques de cette tradition prétendent les intimider ou les jeter dans le doute ; même s’ils les persécutent avec les aigres raffinements des bourreaux modernistes. Ils sont très assurés qu’en tenant la tradition ils ne se coupent point du vicaire visible du Christ. Car le vicaire visible du Christ est gouverné par le Christ de telle sorte qu’il ne puisse transmuer la tradition de l’Église, ni la faire oublier. Que par malheur il essaie le contraire, eh ! bien, lui ou les successeurs immédiats seront obligés de proclamer bien haut ce qui demeure à jamais vivant dans la mémoire de l’Église : la tradition apostolique. L’Épouse du Christ ne risque pas de perdre la mémoire.

Quant à ceux qui disent à ce propos que tradition est synonyme de sclérose, ou que le progrès se fait en s’op­posant à la tradition, bref tous ceux que font délirer les mirages d’une absurde philosophie du devenir je leur recommanderai de lire saint Vincent de Lérins dans son Commonitorium et d’étudier d’un peu près l’histoire de l’Église : dogmes, sacrements, structures fondamentales, vie spirituelle, pour entrevoir la différence essentielle qui existe entre : « aller de l’avant » ou « aller de travers » ; avoir « des idées avancées » ou « avancer selon des idées justes » ; bref distinguer entre profectus et permutatio.

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  1. – Plus qu’en des temps de paix, il nous est devenu utile et salutaire de méditer dans la foi sur les épreuves de l’Église. Nous serions peut-être tentés de réduire ces épreuves aux persécutions et attaques venues de l’extérieur. Or, les ennemis de l’intérieur sont quand même bien plus à redouter : ils connaissent mieux les points vulnérables, ils peuvent blesser ou empoisonner au moment où on s’y attendait le moins, le scandale qu’ils provoquent est bien plus difficile à surmonter. C’est ainsi que, dans une pa­roisse, un instituteur anti-religieux ne parviendra pas, quoi qu’il fasse, à gâter aussi profondément le peuple fidèle que le prêtre jouisseur et moderniste. De même le défrocage d’un simple prêtre, encore qu’il éclate davantage aux yeux de tous que l’incurie de l’évêque ou sa trahison, n’a pas des conséquences aussi funestes.

Quoi qu’il en soit, il est certain que si l’évêque trahit la foi catholique, même sans défroquer, il impose à l’Église une épreuve beaucoup plus accablante que le simple prêtre qui prend femme et qui cesse d’offrir la sainte Messe. – Faut-il parler après cela du genre d’épreuve dont peut souffrir l’Église de Jésus-Christ par le pape lui-même, par le vicaire de Jésus-Christ en personne ? A cette seule question, beaucoup se voilent la face et ne sont pas loin de crier au blasphème. Cette pensée les met à la torture. Ils se refusent à regarder en face une épreuve de cette gravité. Je comprends leur sentiment. Je n’ignore pas qu’une sorte de vertige peut s’emparer de l’âme lorsqu’elle est mise en présence de certaines iniquités. Sinite usque huc (Luc, XXII, 51), disait aux trois Apôtres Jésus agoni­sant, lorsque s’avançait la soldatesque du grand-prêtre venue pour l’arrêter, pour traîner au tribunal et à la mort celui qui est le Prêtre souverain et éternel. Sinite usque huc ; c’est comme si le Seigneur disait : le scandale peut atteindre jusque-là ; mais laissez ; et selon ma recom­mandation : VEILLEZ ET PRIEZ CAR L’ESPRIT EST PROMPT MAIS LA CHAIR EST FAIBLE. Sinite usque huc : par mon consentement à boire le calice je vous ai mérité toute grâce, alors que vous étiez endormis et que vous m’aviez laissé tout seul ; je vous ai obtenu en particulier une grâce de force surnaturelle qui soit à la mesure de toutes les épreuves ; à la mesure même de l’épreuve qui peut venir à la sainte Église par le fait du pape. Je vous ai rendu capables d’échapper à ce vertige même.

 

Au sujet de cette épreuve extraordinaire il y a ce que dit l’histoire de l’Église et ce que ne dit pas la révélation sur l’Église. Car la révélation sur l’Église ne dit nulle part que les papes ne pécheront jamais par négligence, lâcheté, esprit mondain dans la garde et la défense de la tradition apostolique. Nous savons qu’ils ne pécheront jamais en faisant croire directement une autre religion : voilà le péché dont ils sont préservés par la nature de leur charge. Et lorsqu’ils engageront leur autorité au titre où elle est infaillible c’est le Christ lui-même qui nous parlera et nous instruira : voilà le privilège dont ils sont revêtus dès l’instant où ils deviennent les successeurs de Pierre. Mais si la révélation nous affirme ces prérogatives de la papauté elle ne porte cependant nulle part que lorsqu’il exerce son autorité au-dessous du niveau où il est infaillible, un pape n’en viendra pas à faire le jeu de Satan et à favoriser jusqu’à un certain point l’hérésie ; de même, il n’est pas écrit dans les Saintes Lettres que, encore qu’il ne puisse enseigner formellement une religion autre, un pape ne pourra jamais en venir à laisser saboter les conditions indispensables à la défense de la religion véritable. Une telle défection est même considérablement favorisée par le modernisme.

Ainsi la révélation sur le pape n’assure nulle part que le vicaire du Christ n’infligera jamais à l’Église l’épreuve de certains scandales graves ; je parle de scandales graves non seulement dans l’ordre des mœurs privées mais bien dans l’ordre proprement religieux et, si l’on peut dire, l’ordre ecclésial de la foi et des mœurs. De fait, l’histoire de l’Église nous rapporte que ce genre d’épreuve venue par le pape n’a point fait défaut à l’Église, encore qu’il ait été rare et ne se soit jamais prolongé à l’état aigu. C’est le contraire qui serait surprenant, lorsque l’on constate le tout petit nombre des papes canonisés depuis saint Gré­goire VII, le tout petit nombre des vicaires du Christ qui sont invoqués et vénérés comme des amis de Dieu, des saints de Dieu.

Et le plus surprenant est encore que des papes qui subirent des tourments très cruels, par exemple un Pie VI ou un Pie VII, n’aient été priés comme des saints ni par la Vox Ecclesiae ni par la Vox populi. Si ces pontifes, qui eurent pourtant à souffrir tellement au titre de pape, ne supportèrent pas leur peine avec un tel degré d’amour qu’ils en soient des saints canonisés, comment s’étonner que d’autres papes, qui envisageraient leur charge d’un point de vue mondain, ne puissent commettre des manquements graves, ni imposer à l’Église du Christ une épreuve particulièrement redoutable et déchirante ? Quand ils sont réduits à l’extrémité d’avoir de tels papes les fidèles, les prêtres, les évêques qui veulent vivre de l’Église ont le grand souci non seulement de prier pour le Pontife suprême, qui est alors un grand sujet d’affliction pour l’Église, mais ils s’attachent eux-mêmes d’abord, et plus que jamais, à la tradition apostolique : la tradition sur les dogmes, le missel et le rituel ; la tradition sur le progrès intérieur et sur l’appel de tous au parfait amour dans le Christ.

C’est ici que la mission de ce frère prêcheur qui est, sans doute, de tous les saints, celui qui a travaillé le plus directement pour la papauté, c’est ici que la mission du fils de saint Dominique Vincent Ferrier, est particulièrement éclairante. Ange du jugement, légat a latere Christi, faisant déposer un pape après avoir usé à son égard d’une infinie patience, Vincent Ferrier est aussi, et du même mouve­ment, le missionnaire intrépide et plein de bénignité, dé­bordant de prodiges et de miracles, qui annonce l’Évangile à l’immense foule du peuple chrétien. Il porte dans son cœur d’apôtre non seulement le pontife suprême, si énig­matique, si obstiné, si dur, mais encore tout l’ensemble du troupeau du Christ ; la multitude de ce menu peuple désemparé, la turba magna ex omnibus tribubus et populis et linguis. Vincent a compris que le service authentique de l’Église est loin d’être le souci majeur du vicaire du Christ ; le pape fait passer avant tout la satisfaction de son obscure volonté de puissance. Mais si, au moins parmi les fidèles, le sens de la vie dans l’Église pouvait être réveillé, le souci de vivre en conformité avec les dogmes et les sacrements reçus de la tradition apostolique, si un souffle pur et véhément de conversion et de prière déferlait enfin sur cette chrétienté languissante et désolée, alors sans doute pourrait enfin venir un vicaire du Christ qui serait vraiment humble, aurait une conscience chrétienne de sa charge suréminente, se préoccuperait de la remplir au mieux dans l’esprit du souverain prêtre. Si le peuple chré­tien retrouve une vie en accord avec la tradition apostoli­que, alors il deviendra impossible au vicaire de Jésus-Christ, quand il s’agira de maintenir et défendre cette tradition, de tomber dans certains égarements trop pro­fonds, de se laisser aller à certaines complicités avec le mensonge. Il deviendra nécessaire que, sans tarder, un bon pape et peut-être un saint pape succède au pape mauvais ou égaré.

Mais trop de fidèles, de prêtres, d’évêques, voudraient que dans les jours de grand malheur, lorsque l’épreuve vient à l’Église par son pape, les choses se remettent en ordre sans qu’ils aient rien à faire ou presque rien. Tout au plus acceptent-ils de murmurer quelques oraisons. Ils hésitent même devant le rosaire quotidien : cinq dizaines chaque jour offertes à Notre-Dame, en l’honneur de la vie cachée, de la Passion et de la gloire de Jésus. Ils ont très peu d’envie, en ce qui les regarde, de s’appro­fondir dans la fidélité à la tradition apostolique : dogmes, missel et rituel, vie intérieure (car le progrès de la vie intérieure fait évidemment partie de la tradition apos­tolique). Ayant à leur propre place consenti à la tiédeur, ils se scandalisent néanmoins de ce que le pape, à sa place de pape, ne soit pas, lui non plus, très fervent quand il s’agit de garder pour l’Église entière la tradition apos­tolique, c’est-à-dire de remplir fidèlement la mission unique qui lui est confiée. Cette vue des choses n’est pas juste.

Plus nous avons besoin d’un saint pape, plus nous devons commencer par mettre notre vie, avec la grâce de Dieu et en tenant la tradition, dans le sillage des saints. Alors le Seigneur Jésus finira par accorder au troupeau le berger visible dont il se sera efforcé de se rendre digne.

A l’insuffisance ou à la défection du chef n’ajoutons pas notre négligence particulière. Que la tradition aposto­lique soit au moins vivante au cœur des fidèles même si, pour le moment, elle est languissante dans le cœur et les décisions de celui qui est responsable au niveau de l’Église. Alors certainement le Seigneur nous fera miséricorde.

Encore faut-il pour cela que notre vie intérieure se réfère non au pape mais à Jésus-Christ. Notre vie intérieure qui inclut évidemment les vérités de la révélation au sujet du pape doit se référer purement au souverain prêtre, à notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, pour arriver à sur­monter les scandales qui viennent à l’Église par le pape.

Telle est la leçon immortelle de saint Vincent Ferrier au temps apocalyptique de l’une des défaillances majeures du pontife romain. Mais avec le modernisme nous sommes en train de connaître des épreuves plus terribles. Raisons plus impérieuses pour nous de vivre encore plus purement, et sur tous les points, de la tradition apostolique ; – sur tous les points, y compris ce point capital dont on ne parle presque jamais depuis la mort du père dominicain Garrigou-Lagrange : la tendance effective à la perfection de l’amour. Et pourtant, dans la doctrine morale révélée par le Seigneur et transmise par les apôtres, il est dit que nous devons tendre à l’amour parfait, puisque la loi de croissance dans le Christ est propre à la grâce et à la charité qui nous unissent au Christ.

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  1. – Transcendance et obscurité du dogme relatif au pape le dogme d’un pontife qui est vicaire universel de Jésus-Christ et qui, toutefois, n’est pas à l’abri de défaillances, mêmes graves, qui peuvent être fort dangereuses pour les sujets.

Or le dogme du pontife romain n’est lui-même que l’un des aspects du mystère plus fondamental de l’Église. On sait que deux grandes propositions nous introduisent à ce mystère ([1]) : d’abord l’Église, recrutée parmi les pécheurs, dont nous sommes tous, est cependant la dispensa­trice infaillible de la lumière et de la grâce car infailli­blement du haut des cieux son chef et sauveur l’anime, la soutient et la gouverne ; cependant que, sur la terre même, il offre par elle son sacrifice et la nourrit de sa propre substance. Ensuite l’Église, Épouse sainte du Seigneur Jé­sus, doit avoir part à la croix, y compris la croix de la. trahison par les siens ; – elle ne laisse pas pour autant d’être assez fortement assistée dans sa structure hiérar­chique, à commencer par le pape, et d’être assez brûlante de charité, en un mot elle demeure en tout temps assez pure et sainte, pour être capable de participer aux épreuves de son Époux, y compris la trahison de certains hiérarques, en conservant intactes sa maîtrise intérieure et sa force surnaturelle. Jamais l’Église ne sera livrée au vertige.

Si, dans notre vie intérieure, la vérité chrétienne au sujet du pape est située comme il faut à l’intérieur de la vérité chrétienne au sujet de l’Église, nous surmonterons dans la lumière le scandale du mensonge qui peut survenir à l’Église par le vicaire du Christ ou par les successeurs des apôtres. En cela, du moins quant aux évêques, sainte Jeanne d’Arc est un modèle incomparable. A notre tour, et selon notre chétive mesure, nous essaierons d’être fidèles à ce qui fut l’une des grâces particulières de sainte Jeanne d’Arc.

  1. – Lorsque nous pensons au pape de maintenant, au mo­dernisme installé dans l’Église, à la tradition aposto­lique, à la persévérance dans cette tradition, nous en som­mes de plus en plus réduits à ne pouvoir considérer ces questions que dans la prière, dans une imploration ins­tante pour l’Église entière et pour celui qui, de nos jours, tient en ses mains les clefs du royaume des cieux.

Il les tient en ses mains mais il ne s’en sert pour ainsi dire pas. Il laisse ouvertes les portes de la bergerie qui donnent sur les chemins d’approche des brigands ; il ne ferme pas ces portes protectrices que ses prédécesseurs avaient invaria­blement maintenues closes avec serrures incassables et cadenas infrangibles ; parfois même, et c’est l’équivoque de l’œcuménisme postconciliaire, il fait semblant d’ouvrir ce qui, à jamais, sera tenu fermé. Nous voici réduits à la nécessité de ne penser à l’Église qu’en priant pour elle et pour le pape. C’est une bénédiction. Cependant penser à notre Mère, penser à l’Épouse du Christ dans ces conditions de grande pitié, ne diminue en rien la résolution d’y voir clair. Au moins que cette lucidité indispensable, cette lucidité sans quoi se détendrait toute force, soit pénétrée de tant d’humilité et de douceur que nous fassions violence au Souverain Prêtre pour qu’il se hâte de nous secourir. Deus in adjutorium meum intende, Domine ad adjuvandum me festina. Qu’il lui plaise de charger sa très sainte mère, Marie immaculée, de nous apporter au plus tôt le remède efficace.

R.-Th. Calmel, O. P.

Itinéraires n° 173 – Mai 1976 ; p. 22 – 42

[1] – (1) Voir dans notre livre sur les Mystères, du Royaume de la Grâce, tome 1 ; le chapitre VII (D.M.M.)