Congo, Province du Nord-Kivu
1-12/02/26
La bénédiction d’un pont : « Cœur Immaculé »
Genèse de la Mission
C’est en septembre 2024 que ce projet a germé…
En desservant un dimanche une chapelle domestique dans la région nantaise, je vois après la messe un fidèle, dont j’ai baptisé quelques enfants, Bernard Tissot. Il me parle rapidement d’une mission humanitaire dont il a été chargé, au Congo : la construction d’un pont. Ce projet est tout récent car il a été missionné pour cette entreprise le 16 juillet, en la fête du Mont Carmel et il s’est rendu sur place le 22 août. Le pont futur aura pour nom « Cœur Immaculé ». Et, pour comble, l’ONG pour laquelle il va travailler est protestante (Heks Eper) et a, contre toute attente, accepté le nom du pont. Le miracle a déjà commencé.
De son côté, là-bas au Congo, Bernard disait à ceux qui travaillaient avec lui et sous sa responsabilité d’ingénieur en bâtiment qu’il ferait venir un prêtre depuis la France. Les yeux s’écarquillaient, tant cela paraissait irréalisable.
D’emblée et sans savoir ce qui m’attend, je lui dis qu’il faudra bénir le pont. C’est comme si c’était déjà fait, en tout cas l’affaire est lancée. J’irai bénir ce pont. Et nous nous quittons.
En novembre je vais à l’hôpital de Clermont-Ferrand pour être vacciné contre la fièvre jaune, obligatoire pour aller dans les régions tropicales. Une bonne grippe va rapidement venir et l’on me dit que c’est bon signe : les anticorps réagissent !
Les mois passent et c’est en décembre 2025 que tout se précipite : le départ aura lieu début février, le pont est terminé après bien des péripéties dues aux intempéries, aux retards liés aux matériaux, aux hommes et bien d’autres contraintes.
Fin décembre mon passeport est alourdi d’un visa pour le Congo, d’une durée valable pour six mois à compter du 31 janvier 2026 ; je reçois en janvier les invitations officielles du Gouverneur de Beni, de l’évêché de Goma : ces documents seront d’une importance capitale pour ouvrir toutes les portes, nombreuses en ce pays où tout représentant officiel du Gouvernement est un roi en son domaine !
Prêts ? Partez !
Bernard Tissot et moi nous donnons rendez-vous le dimanche 1er février à Roissy, pour un départ à 21h15 par Airbus A 350, compagnie Ethiopian Airlines, jusqu’à Addis Abbeba (2500 m d’altitude)
Puis un nouveau vol, avec avec un Boeing 787 Dreamliner, de Addis Abbeba à Entebbe (Ouganda), à 35 km sud de la capitale Kamal – taxi pour 7 heures de route jusqu’à Bwera – Saint Antoine est invoqué pour trouver le taximan et, dans la minute, on le voit !
Nous passons la nuit à l’hôtel « Elite » de Bwera.
3 février
Au poste frontière de Kasindi, j’entends un brave homme me dire : « vous êtes Papa Leone » ! ça promet… non, je ne suis pas œcuménique. Le jeune curé que je rencontrerai à Pinga s’en rendra compte et d’ailleurs lui-même ne l’est pas. Ce régime dans un climat de conflits permanents depuis des décennies où il vit le lui en empêche. Mais n’anticipons pas.
Bénédiction des officiers de douane : c’est la première bénédiction qui m’est demandée, et ce ne sera pas la dernière, loin de là.
On longe le Parc National des Virunga (PVN), jadis « Parc National Albert », le plus vieux d’Afrique. Virunga signifie volcans. Ce parc est tenu par Emmanuel de Mérode, de la famille de l’abbé Roland de Mérode, qui exerce son apostolat à Lourdes.
Arrivés à Beni, nous prenons possession de nos chambres d’hôtel, que nous garderons plus longtemps que prévu, sans le savoir encore. Mais n’anticipons pas.
Nous nous rendons au Gouvernorat de la ville : après avoir été reçus par le vice-Gouverneur, je célèbre dans une grande salle la sainte messe (messe de la Purification, que je n’ai pu célébrer hier, car nous avons passé tout notre temps dans les avions et la voiture) – L’effet « tam-tam » est efficace : 100 personnes environ, 35 communions (je précise les conditions pour communier, et plusieurs doigts levés se baissent).
Après la messe (avec prédication), je consacre avec l’accord appuyé du Gouverneur la Province et le personnel du Gouvernorat au Sacré-Cœur, à la joie du Gouverneur, puis nous voyons deux ministres du Gouvernement.
4 février
Nous attendons à l’hôtel de Beni l’autorisation de vol pour Pinga, qu’on nous annonce pour le lendemain. Repos à l’hôtel après ces mouvements en avion et en voiture.
5 février
Est prévu le départ pour Pinga par hélicoptère (MiG 8 de 1990). Nous nous rendons ainsi à l’aéroport mais nous ne partirons pas aujourd’hui : la météo ne le permet pas ; en effet dès 9h le ciel bourgeonne et l’orage éclate, violemment. Les pilotes russes qui avaient préparé l’hélicoptère repartent, et nous aussi…
Quand partirons-nous ? Il est un principe que je vais devoir me mettre dans la tête durant cette mission : savoir ATTENDRE.
Beaucoup de choses dépendent du bon vouloir de ceux qui ont les manettes. Un exemple, celui de notre départ pour Pinga : la météo n’est pas le seul facteur du non-départ. En effet le Major responsable de la base est arrivé sur place à 9h, nous étions arrivés à 7h et le temps était beau.
Beaucoup d’inertie également. Nous le verrons tout au long de ces jours.
Nous remarquons en Afrique le sens de la transcendance. Révérence pour le prêtre : au poste de l’aéroport, les autorités me demandent de les bénir.
Au retour à l’hôtel, puisque nous ne partons pas aujourd’hui, je célèbre la messe dans une pièce obtenue, plus grande que ma chambre (nous sommes cinq à la messe) et je récite l’exorcisme Léon XIII après la messe. Le démon met des obstacles, saint Michel va le faire dégager !
Départ réel le 6 au matin
Nous survolons à basse altitude la forêt équatorienne : un champ de brocolis !
A l’arrivée une heure après le décollage, nous sommes accueillis par les militaires qui gardent la base et vite montons sur les motos de l’ONG Heks Eper pour rejoindre leur quartier dans Pinga. De nombreuses mains s’agitent au passage de notre défilé, avec un Père en soutane blanche. C’est l’attraction !
Voici l’origine de la mission locale :
En 1935, les Pères Blancs, missions africaines viennent depuis la Belgique. Il y aura deux coupures puis une absence de prêtres entre 1994 et 2024. 1994 : assassinat d’un prêtre à Walikale (sud-ouest de Pinga).
Les protestants prennent la place.
Trois jeunes prêtres sont nommés en 2024 par l’évêque de Goma, dont le père Justin Visika, ordonné le 11/2/24. Il a 36 ans actuellement et il est très courageux pour cet apostolat difficile et périlleux. Pour avancer pour visiter ses fidèles disséminés dans la montagne, il lui faut parfois ‘acheter’ les milices locales d’autodéfense, les Wazalendoo qui sont livrées à elles-mêmes. Il leur offre donc des cigarettes, et ça passe. L’ennemi devient alors protecteur !
Messe au local EPER, en présence du curé, l’abbé Justin Visika, qui traduit mon sermon sur les vocations.
Visite des autorités locales, militaire et civile (le mwami, le coutumier).
Le mwami est le roi du groupement, en l’occurrence pour ici, celui du Kisimba (voir le mwami, plus bas sur une photo lors de la bénédiction du pont, il porte une chemise bleue).
Le coutumier se charge d’affaires locales et n’a pas de pouvoir administratif. Certains coutumiers se sont convertis à l’époque belge, avant la décolonisation, en conservant leur place, avec des coutumes christianisées.
En ce qui concerne la bénédiction du pont dimanche 8, le mwami sera présent, pas le coutumier.
Tout cela prend beaucoup de temps : le colonel raconte sa vie, ses ‘campagnes’. C’est un homme qui s’écoute en parlant (je n’arrive à savoir le nombre de militaires sur place) et il se donne de l’importance ; nous verrons cela ailleurs dans les quelques jours passés à Pinga. Pendant ce temps l’orage et une pluie diluvienne tombent sur Pinga et nous sommes malgré tout heureux d’être à l’abri !
Les samedi 7 et dimanche 8 vont être des journées intensément remplies.
7 février
Messe et prédication. 35 communions alors que la chapelle de Pinga est pleine (400 personnes, plus des gens dehors) ; mais nous avons eu soin de dire comment communier et le curé a déjà mis les choses au point. En effet beaucoup sont soit polygames, ou vivent dans le concubinage et savent qu’ils ne peuvent pas communier.
Un mot sur les confessions
Confessions après la messe (7h) : « nous voulons nous confesser au missionnaire ! » Bien que je ne sache pas le swahili…! Je vais y arriver pourtant. Mais comment ? Le Saint-Esprit m’éclaire sans préavis : je demande au catéchiste sur place d’expliquer ce que je demande de ceux qui vont se confesser, ce que je désire avant de les entendre. Voici : chacun a dix doigts (le nombre de commandements de Dieu). Il suffira de me montrer par signe (du doigt en question) quel commandement a été maltraité ; puis je me frapperai la poitrine pour qu’ils fassent de même (la contrition) ; pour ceux qui comprennent le français (à défaut de le parler), je leur fais dire oui (ndiyo) et sur mon chapelet je montre le nombre de « Je vous salue, Marie » à réciter, en leur montrant par la croix du chapelet, le doigt levé au ciel, chemin pour y arriver. Enfin je donne à chacun une médaille miraculeuse, reçue par un large sourire. Voilà une âme de plus réconciliée et en paix. Avec de surcroît un trésor : la Médaille !
Puis je pars à pied avec le Père Justin faire la tournée des malades, pour la matinée. Marcher avec lui est l’occasion de parler de la crise qui sévit dans l’Église depuis Vatican II. Il se rend bien compte qu’il y a un problème : il le vit dans le village avec les protestants. Mais de là à comprendre la source des maux… Il écoute quand même. N’ayant pas apporté de livres sur la crise (il les aura un jour, d’une façon ou d’une autre), je lui donne deux ouvrages de Dom Marmion. Il en est touché.
Bénédiction des malades et je donne l’extrême-onction à 7 personnes puis à 10, dans un autre lieu.
Lors d’un entretien avec une dame (elle parle français !), je lui demande de prier sainte Monique, puis, je ne sais pourquoi, je lui demande son prénom : Monique ! Comment oublier son sourire ? Un rayon de soleil dans cette âme, de cette maman de 12 enfants, âgée de 70 ans…
Bénédiction de la maison du catéchiste : une poule et un papaï en cadeau ! Toute sa richesse…. Quelle leçon…
Repas de midi chez le jeune curé. Je ne mange pas de tout, la viande en particulier. C’est du porc-épic, mais boucané. Attention donc car cette viande peut contenir des germes pas suffisamment cuits. Je me contente des légumes.
8 février – dimanche – solennité de la Purification – bénédiction du pont « Cœur Immaculé ».
Messe : plus de 400 personnes ; il y a relativement peu d’hommes à la messe : ils passent leurs journées dans les mines pour chercher l’or… sans le trouver bien souvent et le reste du temps ils ne font rien, ou boivent, ce qui est pire.
Après la messe, tout le monde se déplace en procession et durant ce quart d’heure de marche, les femmes chantent les litanies de Notre-Dame (en swahili) avec des couplets, m’explique le jeune curé qui, jusqu’à la fin de la mission, m’aura accompagné partout et me laissant tout faire dans sa paroisse : messes, prédications (il traduit), sacrements de baptême, confessions et extrêmes onctions.
La procession va ainsi jusqu’au pont et bénédiction en présence du mwami, des militaires, et de 800 personnes environ (autant qu’on puisse évaluer, car la foule est dense et compacte) ; c’est noir de monde ! Sauf deux blancs.
C’est un vrai triomphe : les gens nous pressent de partout et Bernard avec son drone est aussi l’attraction des locaux.
Retour à la chapelle et baptême de Georges, 5 mois : un enfant malade dès sa naissance et qui n’a pu être baptisé. L’honneur m’est échu de faire de ce petit un enfant de Dieu. Une belle surprise ! Sont rajoutés à ce petit baptisé deux prénoms : Joseph et Marie.
Après le baptême je distribue encore des médailles miraculeuses et puis prends un repas succinct chez le curé. Je rentre avant tout le monde à la base Eper car je suis épuisé par cette matinée surchargée. Mes vêtements sont trempés et il faut que je me change à la base pour ne pas prendre froid.
Dans l’après-midi, un gros orage éclate, mais nous avons eu le temps de nous mettre à l’abri.
9 février
Messe comme les jours précédents à la chapelle de Pinga ; il y a moins de monde car les élèves sont en classe, mais la chapelle se remplit néanmoins peu à peu. Prédication sur le Sacré-Cœur et les promesses à sainte Marguerite-Marie, à Paray-le-Monial.
A la fin de la messe, le curé me remercie chaleureusement de ma venue, de si loin et « malgré mon âge » (citation !) C’est touchant et il note que lui a 36 ans et moi, 36 ans de sacerdoce. En effet.
Puis nous repassons par le pont bénit la veille et nous connaissons alors un moment délicat avec le représentant de l’ANR (= RG). Un vrai shérif du Far West ! Il n’a pas été averti de notre venue (alors que les autorités ANR de la capitale et du gouvernorat le savaient) et il nous accuse de ne pas l’avoir invité, et averti de notre passage. La communication… Heureusement la fin est meilleure que le début de l’entretien, glacial malgré la chaleur. Des impairs comme celui-ci peuvent coûter cher : la garde à vue… dans un container ! On y a échappé. Ouf ! En fait, beaucoup de scénario. Afrique !
Nous rentrons à la base et à 10h, ayant été avertis que l’hélicoptère vient aujourd’hui, Bernard qui connaît les coutumes et les aléas nous dit de nous rendre sans tarder à l’aérodrome, sans être certains du vol. Mieux vaut être présents, quitte à revenir. L’expérience d’il y a quelques jours est une leçon.
Nous profitons du temps donné pour parler aux militaires de l’aérodrome, pendant plus d’une heure. Un peu de catéchisme, échange de contacts, bénédiction de la base militaire de Pinga et distribution de médailles miraculeuses.
Et l’hélicoptère atterrit : départ en hélicoptère vers Beni ; nous survolons la forêt, majestueuse. En-dessous, invisibles, des Pygmées vivent là, dans leur sauvagerie, car ce sont des anthropophages…
10 février
Messe à l’hôtel à 7h.
Départ 8h30 pour Butembo en taxi, à quelques 50 km (il faut bien deux heures pour les parcourir) puis 15 km de brousse en Toyota jusqu’à la tombe de Prince, décédé le 5/2/25 avec deux de ses collègues qui bâtissaient le pont, tombés dans une embuscade. Cette tombe se situe en milieu Wazalendoo. Le passage se fait bien grâce à Gaspar, qui est de la région et qui parle le kinyanga. Un jeune essaie sans succès d’obtenir de l’argent. Le 4×4 de Gaspar peine une fois à passer des roches en montée tandis qu’il pleut. Nous traversons dans une clairière juste avant le cimetière un groupe nombreux : il y a un enterrement et le pasteur protestant hurle dans un micro, en pleine forêt, des passages bibliques. Les personnes présentes à l’enterrement doivent se pousser pour laisser passer notre véhicule, tandis le pasteur poursuit son discours.
Ensuite direction vers l’usine de savon (/huile de palme) et barrage de Butuhe, Nord Kivu, Lubero, région tenue par les Wazalendoo. À chaque barrage il faut leur donner un billet et ça passe. Le fait qu’il y ait un Padiri (prêtre) en voiture aide au passage, car Bernard, seul blanc, pourrait être suspect, un espion au pays…
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons pour acheter des ananas sur le bord de la route. Aussitôt la voiture est cernée par quantité de femmes qui présentent leurs marchandises. Il faut à tout prix garder les fenêtres fermées. Sinon elles investiraient la voiture. Bien évidemment en voyant la soutane du Padiri, elles demandent avec force cris des sous. Nous repartons.
Sur le trajet nous voyons des pelleteuses qui agrandissent le passage des voitures (je ne peux parler de route…). A n’en pas douter, dans quelques temps les maisons au-dessus de la falaise créée par les bulldozers s’écrouleront, tant elles sont proches de l’à pic. Sans compter l’érosion prévisible du terrain, avec les déluges qui vont tomber dès la saison des pluies. La réflexion n’est pas le fort de la DDE locale. Bref, nous sommes passés avant les effondrements à venir…
Cette journée de route (terme pompeux) est harassante. Nous sommes secoués comme des pruniers. Au soir, il n’y a plus de fruits sur l’arbre… je n’ai jamais vu de chemins de la sorte… ça ‘zouke’ !
11 février
Messe à 7h et départ pour le gouvernorat à 10h30 où nous voyons le chargé les affaires humanitaires.
Nous prenons la route pour aller à la frontière de l’Ouganda à Bwera. Passage assez cocasse à la frontière où il faut quitter la voiture. En effet, il est impossible de passer en voiture la frontière en raison des camions qui sont en vrac à l’arrêt pendant au moins 1 km. Nous trouvons des porteurs pour nos valises. La dame de l’immigration essaye en vain de nous soutirer de l’argent, je lui donne ma dernière médaille miraculeuse et elle est satisfaite, je la bénis. Elle est aux anges. A noter qu’elle a tenté une dernière fois de soutirer, des dollars, mais vainement : nous sommes intraitables. La pauvre…
Au poste frontière de l’Ouganda, l’officier nous reconnaît et c’est facile de passer, il demande la bénédiction. Accordée très volontiers !
12 février
Départ très matinal car la route sera longue : 7h.
Nous prenons une route assez épouvantable. Ici on ne dit pas des nids de poules, mais des nids d’autruche. Le chauffeur roule à 140 parfois et il y a des vaches au bord de la route ; parfois des personnes traversent la route. Coups de klaxon et les piétons courent pour éviter le bolide. Ouf nous arrivons sains et saufs (le dos autrement) à l’aéroport ougandais, au bord des grands lacs.
13 février
Avion d’Addis Abeba – Paris où nous arrivons à 6h30. Mon train étant à Bercy, je prends un taxi et l’homme qui me véhicule est d’origine africaine. Il m’appelle ‘Monsieur’. Partout en Afrique durant ce court séjour j’ai été appelé ‘Mon Père’, ou Padiri. À plusieurs reprises la bénédiction du prêtre a été sollicitée. Verrait-on tout cela en France en 2026 ? La laïcité a bien atteint en profondeur notre pays… La France, fille aînée de l’Église…
À Bercy, ayant plusieurs heures d’attente dans la gare (et grelotant de froid ; après 30 degrés pendant 10 jours, il fait froid à Paris !) je demande à une employée de la gare de pouvoir attendre dans la salle des VIP. Cela m’est accordé ! La soutane blanche aura été mon sésame !
J’arrive enfin à Montaigut vers 16h, après deux jours complets de voyage. Que de kilomètres pour ces âmes visitées, et un peu de bien pour ces âmes assoiffées.
Deo gratias !
Annexes
Lexique
Voici quelques mots souvent entendus et dont voici la traduction :
Karibu : bienvenue
Jambo : bonjour
Habari : comment ça va ?
Muzungu : blanc
Padiri : père (prêtre)
Baraka : bénédiction
Mzee (prononcé ‘mzé’) : Monsieur (avec grand respect)
Ndiyo : oui
Apana : non
Poa : d’accord
Aksantesana : merci
Zouker : danser (nous allons souvent zouker en voiture, tant les routes, chemins, pistes… n’ont pas de mots existant en français… pour en donner une idée !)
Neige : il pleut blanc (pour faire comprendre de quoi il s’agit)
Être bien réveillé : tout va bien
Attendez un peu : surtout, ne soyez pas pressé
La bonne année : le billet (souvent sollicité pour des passages sur un chemin)
Le code de la route
Comment obtient-t-on son papier de conduire ? Il n’y a pas d’auto-école, il suffit d’envoyer sa carte d’identité un billet et voilà, bonne route (plutôt piste…) !
Aucun souci pour conduire et téléphoner en même temps, on a deux mains, qu’elles soient utilisées !
Pour tout dire, il n’y a pas de code de la route :
- On double à gauche, à droite et au milieu ;
- Tout est prétexte à klaxonner et le klaxon tranche la difficulté ;
- Sur une moto on peut être quatre, cinq voire six personnes ;
- La charge sur un toit est variable, on peut voir 2 m, 2,50 m jusqu’à 3 m de charge. Et parfois la voiture reste en place parce qu’elle ne veut plus avancer. Aussi faut-il la décharger. A moins qu’elle ne soit déjà écrasée. Elle reste alors sur place.
- Il n’y a aucune priorité, ni à gauche, ni à droite, il faut se débrouiller.
Le déjeuner
En brousse, on déjeune le matin et le soir. Le midi on ne déjeune pas, faute de temps souvent. Tout se fait le maximum en matinée car il pleut des trombes à partir de 15h.
La végétation
Tout est luxuriant et tout pousse facilement, avec deux cueillettes annuelles.
Bananiers, palmeraies, ananas, ignames, avocats, manioc, cacao, café, thé, pommes de terre, oranges etc.
Les rendez-vous avec les autorités
Le protocole est de rigueur :
On annonce les visiteurs, on fait s’asseoir puis on attend, on attend.
Au fait, un peu partout, il faut oublier le temps réel et surtout ne pas avoir de montre sur son poignet. Et surtout, ne pas montrer en quoi que ce soit que nous avons un programme ensuite, ailleurs. Ce serait très mal vu et pourrait nous apporter des complications. Le chef est susceptible…
Fioretti
Avez-vous déjà vu un camion avec une remorque ? c’est basique, mais au-dessus du camion il y a deux chèvres.
Un troupeau de vaches qui se prélasse sur la route, ça c’est classique.
Au restaurant nous commandons des avocats. La jeune fille nous dit : « y a pas ». Comment ? Au Congo, pas d’avocats ? Bernard insiste et, une demi-heure plus tard, les avocats sont servis. Elle n’avait pas envie d’aller en chercher. Y a pas ! On s’en rappellera !
Au gouvernorat de Béni :
Demande d’argent partout même au bureau de douane entre le Congo et Ouganda. J’ai donné ma dernière miraculeuse. Grand sourire de cette dame !
Réflexion sur la pauvreté
Impressionnant de voir ces femmes qui partent le matin avec une besace en osier vide sur leur dos, et qui reviennent le soir avec leurs besaces remplies de bois coupé, dont la dimension est de 50 cm à 2 m. Le diamètre de ce bois varie entre 5 et 20 cm. Autrement dit : des troncs. Pourquoi ce bois sur leur dos, sinon pour faire chauffer la nourriture.
Dès leur enfance, les petites filles de quatre ou cinq ans ont sur leur dos, leur petit frère ou sœur, elles s’habituent à porter des fardeaux plus lourds, une fois adultes.
Pourquoi l’indolence rencontrée partout et à tous niveaux ? Le temps chaud est une explication mais insuffisante. Il y a le poids de la fatalité : ils ne sont pas maîtres du temps (comme partout bien sûr) mais ici tout est extrême. Beau le matin et l’orage arrive, violent. Ce facteur favorise à la fois le protestantisme et l’islamisme, avec la fatalité qui leur est propre (prédestination / protestantisme ; fatalité / islamisme).
La messe
Bien entendu la messe que j’ai célébrée ces quatre jours de mission est la messe de Saint-Pie V. Le premier jour, le jeune curé m’a dit : « on va concélébrer », je lui réponds non, il n’y a pas de concélébration avec la messe tridentine. Il l’accepte sans argumenter. A chaque messe que je vais célébrer, il tentera une explication en langue swahili, disant que la messe tridentine et la messe romaine (Paul VI) est la même. En fait, il ne connaît pas la messe de saint Pie V. Au séminaire me dit-il, il n’a eu qu’un cours sur l’histoire de la liturgie au cours des siècles. Un vernis…
Ce que je remarque : les paroissiens sont fort respectueux de notre sainte messe et communieront avec dévotion, tous à genoux et sur la langue.
L’abbé Justin n’est pas favorable à l’œcuménisme de Vatican II pour autant : il se rend bien compte des ravages du protestantisme. Au décès du prêtre assassiné, qui a pris possession de Pinga ? Les protestants, appuyés par le soutien financier de la Suède qui ont construit un grand édifice sur la place. Avec le protestantisme, l’argent et la corruption des mœurs. J’ai, à l’occasion du sermon du dimanche 8 février, parlé du Cœur Immaculé de Marie, dont le pont porterait le nom, de l’importance de Notre-Dame dans la vie du chrétien ; c’est Elle qui fait le pont entre Dieu et les hommes et j’en ai profité pour cibler le protestantisme. L’abbé a traduit mon sermon et j’ai bien entendu qu’il traduisait fidèlement mon sermon. Il y a en effet en swahili des mots qui n’existent pas et j’entendais bien le mot ‘protestant’.
Dans la paroisse, un seul homme de 82 a connu la messe tridentine ; il était très heureux de retrouver la messe de sa jeunesse. Et quel silence durant ma messe : ils comprennent le sacré, eux qui ne connaissent pas le silence durant leurs célébrations : chants et tam-tam en permanence.
Et pour terminer…
Deo gratias !
Oui, merci mon Dieu pour cette Mission aux antipodes de ce que nous connaissons en France. Des âmes simples, ouvertes à la grâce : s’il y avait quelques prêtres se donnant à ces peuplades si désolées spirituellement, la chrétienté refleurirait. Le prêtre est passé : il a béni, confessé dans une langue inconnue, il a prêché, il a baptisé, extrêmisé, distribué des médailles miraculeuses, vraie manne tombant du ciel, trésor précieux, l’Immaculée !
Les catholiques sur place ont été encouragés, raffermis, le jeune prêtre, l’abbé Justin Visika, a été saisi par un prêtre venant de si loin pour visiter sa terre, alors que sa propre famille et ses confrères lui reprochent d’être dans un territoire hostile (M 23, Wazalendoo et d’autres positions rebelles et armées).
Le peuple africain est un monde attachant et ce bien court voyage de mission m’a montré combien les âmes vers qui les missionnaires ayant donné leur vie pour ces régions si éloignées de nos pays sont sensibles à Dieu. Ces âmes ont le sens de la transcendance mais sont très malléables, et c’est la raison pour laquelle elles ont (et sont encore) tant été victimes des fétiches, des sorciers. Les missionnaires catholiques ont peu à peu éradiqué ces pratiques. Mais voici un exemple : pour ce pont que j’ai bénit, les eaux ayant déjà emporté avant sa construction plusieurs barrages, une chèvre vivante (ç’aurait pu être un humain) a été mise sur la rivière pour en apaiser le cours… vous comprenez pourquoi j’ai prié l’exorcisme de Léon XIII !
Et il n’y a plus de missionnaires pour bloquer les sorciers… Seigneur, donnez-nous des prêtres !
Merci à Bernard Tissot sans qui ce voyage au bout du monde (en tout cas au bout du Congo, là où il n’y a plus de route ni chemin) a pu être possible et réalisable. Sa ténacité, son courage ont eu raison de tout. La sécurité a été totale de la part des autorités civile et militaire, et je n’ai jamais été seul, dans cette région dont je ne connais pas la langue (bien que j’aie pu confesser, mais c’est un cadeau du Saint-Esprit) et dont beaucoup ne connaissent pas le français. Partout où nous sommes allés, dans des régions hostiles, nous avions des interprètes habiles et prudents. Nous le savions avant de quitter le sol français. Promesse tenue !
Enfin, merci mon Dieu pour cette Mission ! Le Gouverneur que je remerciais, tandis que je revenais en France, me dit « Revenez ! »
A la grâce de Dieu !
Abbé Dominique Rousseau, le 20 février 2026
Ci-dessous, le lieu de la Mission :
PINGA ; au nord, BENI
