Le Père de Foucauld écrivait au Général Laperrine : « J’avais cru en entrant dans la vie religieuse que j’aurais surtout à conseiller la douceur et l’humilité ; avec le temps, je crois que ce qui manque le plus souvent, c’est la dignité et la fierté. » (Lettre du 6 décembre 1915 ; citée dans Pour qu’Il règne page 443)
Cette phrase de l’ermite de Tamanrasset est citée par le Père Calmel dans Itinéraires n° 76, p. 183.
On se fait ordinairement des idées de la vie religieuse ; les images et statues dites de « Saint-Sulpice » ont fait des saints arrivés au terme et de ceux qui le sont déjà sur cette terre par la grâce sanctifiante dont ils sont habités des êtres niais, la tête légèrement penchée, les yeux renversés vers le ciel (yeux dont on ne voit que le blanc… !), ces images d’Épinal sont tordues et fausses, ne correspondant pas à la réalité. La vie religieuse est une vie donnée à Dieu. Livrée au sens propre : le religieux est dépossédé de lui, il est pauvre, radicalement.
Pour preuve de ce que j’avance, je vais citer l’entretien qu’eut Dom Chautard (1858 – 1935) avec Clemenceau (1841 – 1929), dit le Tigre, tant sa férocité et sa hargne contre la sainte Église était profonde. Lisez attentivement ce rapport que fit le religieux de cet entrevue mémorable et vous saisirez, je le souhaite, les mots du Père de Foucauld.
Voici un extrait d’une conférence donnée par Dom Chautard lui-même en 1931, relatant ses souvenirs de cette rencontre :
« Dom Chautard se rend Rue Franklin. Introduit devant Clemenceau, il ne bronche pas sous le regard autoritaire, ironique, enfoncé dans l’arcade, qui le fouille de la tête aux pieds. Il est porteur d’un mémoire et, dès la première prise de contact, exprime le désir de comparaître à la barre des juges.
» Ne l’espérez pas, riposte Clemenceau. Ce n’est pas l’usage !
– Comment ! Vous prétendez nous condamner sans nous entendre ? Je puis vous prouver que, devant l’Inquisition, les accusés ont toujours eu le droit de se défendre.
– Eh bien, soit ! vous serez entendu. Je ne veux pas être pire que Torquemada.
– Ce n’est pas tout. Je vous demande de m’indiquer, après avoir lu ce court mémoire, sur quels points vous m’attaquerez devant la commission. Je ne me sens pas de taille à répondre à l’improviste à un homme tel que vous.
– Soit ! Revenez dans trois jours. »
Trois jours après, je reviens.
» Refaites votre mémoire. Citez bien haut les services que vous avez rendus comme agronomes, surtout en pays de mission et en Algérie ; mais supprimez cette première partie où vous étalez fièrement que vous êtes des moines : c’est inutile et imprudent.
– Pardon Monsieur le Président, je ne puis accepter de cacher notre drapeau, ce serait déloyal. Nous ne sommes que secondairement des agriculteurs et des missionnaires : avant tout nous sommes des moines. Si on veut nous autoriser, il faut que ce soit sans abstraction de notre caractère de moines. »
Alors commence un persiflage en règle. Dans ce genre, qui aurait pu lutter avec Clemenceau ? Il tourne en ridicule et la vie contemplative, et ces moines célébrant leurs offices auxquels personne n’assiste ou poursuivant leurs études sans vue d’apostolat. La diatribe, violente et spirituelle à la fois, est hachée par des apostrophes personnelles :
» Pourquoi donc vous êtes-vous fait moine et non pas missionnaire ? Je l’aurais compris. Mais moine ! moine ! moine ! » Et l’attaque passionnée reprend…
Je rongeais mon frein, plus fier que jamais d’être moine, en voyant que, sous ces flots de critiques, il n’y avait que préjugés et ignorance de ce qu’est un vrai moine.
Il me lance soudain un phrase tellement blessante que je me lève :
» Monsieur, c’est vous qui m’avez invité à revenir aujourd’hui. Si j’avais pu prévoir que vous violeriez ainsi les lois de l’hospitalité en manquant à la courtoisie, je ne serais pas venu. Je me retire déçu et attristé. Faites ce que vous voudrez contre nous. Mais rien de ce que vous venez de me dire ne me fait regretter d’avoir choisi la vie monastique. Rien : Au contraire.
– Au contraire ?
– Oui, au contraire. »
Il me força à me rasseoir. Puis d’un ton calme et poli :
» Je vous demande, dit-il, de m’expliquer cet au contraire. Dites-moi pourquoi vous êtes si satisfait d’être trappiste. Qu’est-ce qu’un trappiste ? »
Après une brève prière pour être assisté de l’Esprit-Saint, Dom Chautard enchaîne la défense improvisée aux derniers mots de l’attaque.
» Toutes les objections que vous venez de faire, je les connaissais. Les lazzis que vous m’avez décochés ne valent pas une preuve. Vous-même, j’en suis persuadé, vous n’en êtes pas dupe. Ma conviction, au lieu d’être ébranlée, n’en est donc que fortifiée. Mon idéal m’est plus cher que jamais. »
L’illustre duelliste avait promis de ne pas intervenir. Il tint parole. Pendant une demi-heure Dom Chautard présenta sommairement la vie monastique cistercienne.
» Une religion qui a pour base l’Eucharistie doit avoir des moines voués à l’adoration et à la pénitence » : voilà de quoi conclure à la raison d’être des cisterciens.
Quand j’eus fini, j’étais haletant, tellement j’avais mis de cœur à défendre notre idéal. Jamais sans doute, je ne fus aussi ardent, aussi pressant, aussi persuasif… Le Président était visiblement ému. Il se leva, et me secouant vigoureusement le poignet :
» Dites cela devant la Commission. J’ai compris l’idéal d’un moine. Je ne suis pas chrétien ; mais je comprends, lorsqu’on l’est profondément, qu’on puisse être fier d’être moine. Un Parlement français n’a pas le droit de mettre à la porte de vrais moines qui, dans leurs cloîtres, restent étrangers à la politique. A partir d’aujourd’hui, considérez-moi comme votre ami ! »
La rencontre avec la commission eut effectivement lieu, mais Dom Chautard n’avait plus la même verve. Clemenceau le lui dit après : « Vous nous avez certainement intéressés. Mais non ! ce n’était plus cela. »
Le résultat n’en fut pas moins acquis. »
Dom Chautard combattit le Tigre avec dignité et fierté ! N’est-ce pas l’Évangile illustré, où Notre-Seigneur recommande la simplicité de la colombe et la prudence du serpent ? (Mt 10,16)
Il est un temps où la douceur seule ne suffit plus car elle devient mollesse. Bataillant dans le monde ennemi de Dieu, que tous les fidèles catholiques recourent au Saint-Esprit, et soient fiers et dignes d’être fils de Dieu ! Le catholique est intégralement catholique, ou il ne l’est pas.
Abbé Dominique Rousseau
13 octobre 2023