L’amour de la vérité

« Il faudrait s’entendre. Plus une parole est belle, plus elle est dangereuse. Il est impossible de dire quelle est l’importance du langage. Les mots sont du pain ou du poison, et c’est un des caractères de notre époque que la confusion universelle. Les signes du langage sont des instruments redoutables par leur complaisance. On peut faire d’eux l’abus qu’on veut en faire ; ils ne réclament pas. Ils se laissent déshonorer, et l’altération des paroles ne se révèle que par le trouble intime qu’elle produit dans les choses.
Mais, par cela même que la charité est la chose sublime, la réalité par excellence et la moelle des os de la créature, par cela même l’abus de la charité et le mauvais usage de son nom doit être spécialement et singulièrement dangereux. Optimi corruptio pessima. Plus ce nom est beau, plus il est terrible et s’il se tourne contre la vérité, armé de la puissance qu’il a reçue pour la vie, quels services ne rendra-t-il pas à la mort ?

Or, on tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu’au lieu d’écraser l’erreur, on pactise avec elle, sous prétexte de ménager les hommes. On tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu’on se sert de lui pour faiblir dans l’exécration du mal.

Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici : qui diligitis Dominum, odite malum (Ps. 97, 10).

Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d’irréconciliable. La charité, l’amour envers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l’ennemi de Dieu.
(…) Celui-là est le plus intime avec Dieu qui a le frisson le plus solennel en face de la Majesté. C’est pourquoi le péché contre le Nom sacré couronne d’horreur le front des saints ! Celui qui a senti passer sur lui l’haleine de la gloire devient irréconciliable avec le crime contre la Gloire.

La charité le presse, c’est pourquoi il est intraitable, car elle l’oblige, comme une noblesse supérieure, à ne pas consentir aux choses de la haine. Celui qui transige avec l’erreur celui-là ne connaît pas l’amour dans sa plénitude et dans sa force souveraine.
Après une longue guerre, quand on n’en peut plus, quand la fatigue amène la ressemblance de l’apaisement, on a souvent vu les rois, lassés de combattre, se céder les uns aux autres telle ou telle place forte. Ce sont là des concessions qui fournissent des moyens d’en finir avec le canon. Mais on ne traite pas les vérités comme on traite les places fortes. Quand il s’agit de faire la paix, en esprit et en vérité, c’est la conversion qu’il faut et non l’accommodement. La Justice est tout entière ce qu’elle est.

(…) La paix apparente, qu’une complaisance achète et paie, est aussi contraire à la charité qu’à la justice, car elle creuse un abîme là où il y avait un fossé. La charité veut toujours la lumière, et la lumière évite jusqu’à l’ombre d’un compromis. Toute beauté est une plénitude. La paix est peut-être, au fond, la victoire sûre d’elle-même.

 

Le médecin et la maladie

Que dirait-on d’un médecin qui, par charité, ménagerait la maladie de son client ? Imaginez ce tendre personnage. Il dirait au malade :
Après tout, mon ami, il faut être charitable. Le cancer qui vous ronge est peut-être de bonne foi. Voyons, soyez gentil, faites avec lui une bonne petite amitié ; il ne faut pas être intraitable ; faites la part de son caractère. Dans ce cancer, il y a peut-être une bête ; elle se nourrit de votre chair et de votre sang, auriez-vous le courage de lui refuser ce qu’il lui faut ? La pauvre bête mourrait de faim. D’ailleurs, je suis porté à croire que le cancer est de bonne foi et je remplis auprès de vous une mission de charité.

C’est le crime du dix-neuvième siècle que de ne pas haïr le mal, et de lui faire des propositions. Il n’y a qu’une proposition à lui faire, c’est de disparaître. Tout arrangement conclu avec lui ressemble non pas même à son triomphe partiel, mais à son triomphe complet, car le mal ne demande pas toujours à chasser le bien ; il demande la permission de cohabiter avec lui. Un instinct secret l’avertit qu’en demandant quelque chose, il demande tout. Dès qu’on ne le hait plus, il se sent adoré.

 

 

Le prix de la paix

La paix est la victoire sûre d’elle-même. La paix est un écrasement. C’est un écrasement assez complet pour ne plus faire d’effort.
(…) La paix ressemble au sommeil. Elle est le recueillement du vainqueur qui, ayant fait son œuvre et atteint son but au-dehors, demande aux sources de la vie la régénération intérieure, et la victoire intime après la victoire éclatante.

Mais, pour qu’il en soit ainsi, pour que la paix soit la paix, il faut que la justice ait été assouvie, il faut un dégagement de lumière et de chaleur qui ait fait mourir l’ennemi, car l’ennemi c’est le froid. Il faut que l’élément mauvais soit arraché, non pas voilé. Il faut qu’aucune rougeur ne menace les fronts de ceux qui vont s’embrasser. L’absolu est la chasteté de la victoire. »

 

 

Ernest HELLO (4 novembre 1828 – 14 juillet 1885) :

« L’homme – essai », 1872